La véritable démocratie globale n’est pas possible lorsque, tout comme aujourd’hui, un seul ordre sociétal est prescrit et imposé sur la population entière de la planète. Cet ordre unique, le système monde de la modernité, s’est caractérisé par un modèle de savoir eurocentrique, patriarcal, et monoculturel, par l’impérialisme d’un type de raison spécifique, et par la prédominance de sujets particuliers : blancs, européens, mâles, éduqués, privilégiés et hétérosexuels. En s’imposant, particulièrement au Sud, la modernité globale a eu recours aux violences, telles que le colonialisme, le génocide et l’esclavage. La nature lumineuse de la modernité pour le Nord est historiquement allée de pair avec l’obscur envers de la modernité pour le Sud. Une décolonisation radicale des systèmes de savoir modernes est une condition tout autant nécessaire à la démocratie globale qu’à la survie humaine.
Lorsque les soi-disant marchés libres, l’universalité prétendue de la grammaire politique du libéralisme, et les standards du savoir de la science moderne sont imposés à d’autres peuples, des processus d’une extraordinaire violence physique et épistémologique ont lieu, privant aux autres leurs caractères de sujets avec d’autres traditions culturelles, d’autres conceptions de l’individu et de la communauté, d’autres conceptions et pratiques de l’autorité, d’autres modalités de savoir, et d’autres manières d’être avec (et dans) le reste de la toile de la vie. Les autres sont donc privés du droit à une alternative historique ou culturelle qui dépasse les limites de la modernité eurocentrique. On ne peut parler de démocratie lorsqu’un seul modèle de savoir est reconnu comme valide.
Cependant, malgré plus de 500 ans d’impérialisme global de la modernité, nous continuons de vivre dans un monde richement pluriculturel. Les tensions et les conflits persistent entre, d’un côté, un ordre mondial autoritaire et monoculturel qui cherche à naturaliser la société de marché et la démocratie libérale comme l’unique option historique possible et, de l’autre, la grande pluralité de peuples et de communautés partout dans le monde qui luttent pour le contrôle de leurs propres vies.
Le défi global le plus urgent que confronte l’humanité aujourd’hui est représenté par les limites de la planète Terre et les processus prédateurs de la modernité qui détruisent systématiquement les conditions qui rendent la vie possible sur cette planète. Les formes sous lesquelles les réflexions et les débats concernant cette crise profonde ont eu lieu constituent un exemple extraordinaire du caractère autoritaire, non-démocratique de l’actuelle structure institutionnelle globale.
Pourtant, il existe aussi une résistance mondiale contre le commerce prétendu libre ; contre l’industrie agroalimentaire et le modèle d’accumulation par expropriation qui a caractérisé la globalisation néolibérale ; pour la défense des peuples, cultures et territoires en danger ; contre le patriarcat ; et pour la justice climatique. Ensemble, ces mouvements constituent certaines des expressions les plus dynamiques de lutte pour un autre monde possible, en rassemblant les luttes locales, nationales, régionales et globales pour une société nouvelle, plurale et démocratique.
Les processus politiques contemporains en Bolivie et en Equateur constituent des expressions contemporaines significatives de ces confrontations. Dans ces luttes pour la décolonisation, le but n’est pas d’inclure la majorité dans l’État libéral en tant que citoyens modernes, mais de transformer ces Etats monoculturels en Etats pluriculturels et multinationaux. Ceci implique la reconnaissance et la coexistence d’une multiplicité de langues, diverses formes de propriété, plusieurs régimes juridiques, plusieurs modalités de production, des cadres de savoir pluriels, et de multiples manières d’être en relation au reste de la toile de la vie. La démocratie, dans ce contexte, n’implique pas l’accès égal à une tradition culturelle particulière, sinon l’égalité parmi une pluralité de traditions.
La construction de nouvelles démocraties dans ces deux pays a abordé simultanément ces diverses histoires et traditions, ce qui pourrait servir d’inspiration pour la construction d’une démocratie globale. En Bolivie, la nouvelle Constitution définit trois types de démocratie qui sont conçus comme se nourrissant des autres dans un processus d’approfondissement de la démocratie : la démocratie représentative (conformément aux canons de la démocratie libérale occidentale) ; la démocratie participative (qui incorpore les demandes de démocratie radicale et les expériences de démocratie de conseils) ; et la démocratie communale (selon les traditions d’autogouvernement des peuples indigènes). Les nouvelles constitutions de la Bolivie et de l’Equateur ont comme principe organisationnel fondamentales notions respectives Aymara et Quechua de suma qamaña (la bonne vie) et sumak kawsay (vivre bien). Ces notions ne signifient pas seulement la solidarité entre les êtres humains, mais aussi et également vivre en harmonie avec et dans la nature. Cette conception représente un questionnement radical de l’anthropocentrisme hégémonique qui caractérise la société occidentale, en allant jusqu’à définir la nature comme un sujet de droit.